De l’analyse des comportements à leur façonnement

Amnesty International a choisi ses cibles pour dénoncer dans un rapport fouillé la menace que représente la captation des informations personnelles. Facebook et Google ont été sortis du lot en raison de leur poids et avenir sur ce marché qui repose sur la vente de profils d’utilisateurs et de prédiction de leurs comportements. Selon l’organisation, tout deux attentent au respect de la vie privé et aux droits humains. Vivre sous surveillance revient alors pour les internautes à contracter un pacte faustien, obligés de se soumettre à « un système basé sur la violation des droits humains » pour les exercer.

Leurs modèles économiques sont en cause, mais comment pourraient-ils abandonner en les modifiant un marché si prometteur sur lequel ils ont acquis une position quasi monopolistique et pour lequel il n’y a pas de substitut ? Selon le Boston consulting group, la valeur des données personnelles fournies par les seuls Européens pourrait atteindre mille milliards d’euros en 2020. Sans conteste, elles représentent un actif stratégique de première importance. Les données sont souvent présentées comme étant « l’or noir » de l’économie numérique. Mais, contrairement au pétrole, il n’y a aucun risque d’épuisement de la ressource. Qui plus est, les données sont un « bien non rival », c’est à dire que leur utilisation par l’un n’exclut pas celle d’un autre.

Ce marché n’est pas seulement promis à une expansion fulgurante en raison de l’augmentation de la population des internautes ; l’explosion prévisible de la masse des objets connectés, dans leur diversité, va également jouer. Et, beauté de la chose, les données constituent un bien immatériel au coût marginal de production très faible une fois réalisés les investissements de départ permettant de les capter et les traiter. Un nombre important de données sont par ailleurs produites gratuitement par les internautes en échange de l’accès à un service.

Les performances des algorithmes ne cessent de progresser, et avec eux l’inférence des données à partir du recoupement de plusieurs d’entre elles. Progressivement, rien ne pourra leur échapper s’il n’y est pas mis bon ordre, les revenus, l’état de santé, l’orientation politique et toutes les préférences en matière de consommation ou de loisirs. L’avenir est sinon tout tracé.

Le Haut-Commissariat aux droits de l’homme de l’ONU a affirmé « le droit de ne pas être dérangé dans notre vie privée, celui de contrôler l’information nous concernant et le droit à un espace où nous pouvons librement exprimer notre identité. » C’est tout le contraire de la promesse du capitalisme de surveillance.

Derrière la prédiction des comportements à des fins lucratives (ou autres) se profile leur façonnement par une stratégie d’influence et d’enrôlement par toutes sortes de moyens non explicites. Cela ne se limite pas aux « fake news », les fausse nouvelles, mais peut se révéler bien plus insidieux, avec comme résultat de générer un contrôle social par le biais de la propagation d’idées fausses et de valeurs complaisantes.

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3 réflexions au sujet de « De l’analyse des comportements à leur façonnement »

  1. « Selon le Boston consulting group, la valeur des données personnelles fournies par les seuls Européens pourrait atteindre mille milliards d’euros en 2020. »

    Comme il y a 500 millions d’européens (en comptant les bébés et ceux qui ne sont pas connectés à Internet ) ça fait plus de 2000 € par personne.

    Comme ça correspond à des dépenses des services de marketting, il me semble inexact de dire que nous fournissons gratuitement ces données: c’est nous qui payons ! (de même que nous payons les pubs de toutes sortes qu’ il s’agit de cibler grâce à ces données.)

  2. Quand il est question de respect de la vie privé et des droits humains ces menaces peuvent paraître trop abstraites pour qu’on s’en soucie ailleurs qu’en classe de philosophie.

    Quand il est question de savoir de quels pouvoirs on dispose quand on connaît à la fois l’état de santé de quelqu’un et le montant de ses revenus les choses deviennent beaucoup plus concrètes!

    1. Pour confirmer vos craintes :

      «Health Data Hub»: le méga fichier qui veut rentabiliser nos données de santé
      https://www.mediapart.fr/journal/france/221119/health-data-hub-le-mega-fichier-qui-veut-rentabiliser-nos-donnees-de-sante
      22 novembre 2019 Par Jérôme Hourdeaux

      Une plateforme baptisée « Health data hub » centralisera bientôt les données de santé des Français, celles générées par un acte de soin remboursé comme celles des hôpitaux, des médecins et même des pharmaciens. Des partenaires privés pourront y accéder. Face aux inquiétudes suscitées par ce projet et au mécontentement des hôpitaux publics, le gouvernement et la Cnil tentent de rassurer.
      Le gouvernement est-il en train de mettre en place un « big brother médical » et d’offrir nos données de santé aux géants du numérique ? De nombreux acteurs du secteur s’inquiètent en tout cas de la mise en place du Health Data Hub, une gigantesque plateforme centralisant l’ensemble des données médicales des Français qui doit être officiellement mise en place le 1er décembre.
      Cette nouvelle base de données, qui sera gérée par un groupement d’intérêt public (GIP), est destinée à remplacer l’actuel Système national des données de santé (SNDS) qui centralise déjà les principaux fichiers de santé, dont celui de l’Assurance-maladie, tout en élargissant considérablement sa portée. À terme, toute donnée collectée dans le cadre d’un acte remboursé par l’Assurance-maladie sera centralisée dans le Health Data Hub, des données des hôpitaux à celles du dossier médical partagé ou celles des logiciels professionnels utilisés par les médecins et les pharmaciens.

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